Histoire de l’acteur qui simula sa mort, 34

 

Dans le premier épisode, Pour l’Amour de Constance, un acteur célèbre, François Gormas, demande au peintre Lucero qui vient d’obtenir le grand prix de Rome de faire un portrait de lui dans la scène qui lui a valu son plus grand triomphe, celle où, incarnant d’Artagnan, il se bat en duel contre Rochefort pour l’amour de la jeune et jolie Constance Bonacieux. Bien qu’il considère que Gormas est un cabotin bouffi de prétention et indigne de son pinceau, Lucero accepte, non sans l’espoir d’être princièrement rétribué. Au jour convenu, Gormas arrive dans le grand atelier de Lucero, revêt son costume de scène et, un fleuret à la main, prend la pose ; mais le modèle que Lucero a retenu depuis plusieurs jours déjà pour faire Rochefort n’est pas là. Pour le remplacer au pied levé, Gormas envoie chercher un nommé Félicien Michard qui est fils de sa concierge, et qui sert comme frotteur de parquet chez le comte de Châteauneuf. Fin du premier épisode.

 

Second épisode : La Botte de Rochefort. La première séance peut donc enfin commencer. Les deux adversaires prennent place, Gormas feignant de parer habilement in extremis la terrible botte secrète que lui porte Michard et qui est censée lui traverser la veine jugulaire. C’est alors qu’une abeille entre dans l’atelier et se met à voleter autour de Gormas qui, soudain, porte la main à sa nuque et s’affale. Heureusement, un médecin habite dans l’immeuble et Michard court le chercher ; le médecin arrive quelques minutes plus tard, diagnostique une piqûre d’abeille ayant atteint le bulbe rachidien et provoque une syncope paralysante, et emmène d’urgence l’acteur à l’hôpital. Fin du second épisode.

 

Troisième épisode : Le Poison qui tue. Gormas est mort pendant le transport à l’hôpital. Le médecin, surpris par la rapidité de l’effet de cette piqûre d’insecte, refuse le permis d’inhumer. L’autopsie démontre qu’effectivement l’abeille n’y est pour rien : Gormas a été empoisonné avec une quantité microscopique de topazine qui se trouvait sur la pointe du fleuret de Michard. Cette substance dérivée du curare utilisé par les chasseurs indiens d’Amérique du Sud qui l’appellent la Mort silencieuse, possède une propriété curieuse : elle n’est active que sur des individus ayant récemment eu une hépatite virale. Or, précisément, Gormas relève d’une maladie de ce genre. Devant cet élément nouveau qui semble prouver qu’il y a eu assassinat avec préméditation, un détective, le commissaire principal Winchester, est chargé de l’enquête. Fin du troisième épisode.

 

Quatrième épisode : Les Confidences à Ségesvar. Le commissaire principal Winchester fait part à son adjoint Ségesvar des remarques que cette affaire lui inspire :

 

premièrement, l’assassin doit être un familier de l’acteur puisqu’il savait que celui-ci avait eu tout récemment une hépatite virale ;

 

deuxièmement, il faut qu’il ait pu se procurer

 

petit a, le poison, et surtout

 

petit b, l’abeille, car cette affaire se passe en décembre et il n’y a pas d’abeille en décembre ;

 

troisièmement, il a fallu qu’il ait accès au fleuret de Michard. Or ce fleuret, de même que celui de Gormas, a été prêté à Lucero par son marchand de tableaux, Gromeck, dont on sait que la femme a été la maîtresse de l’acteur. Cela fait donc six suspects qui ont tous un mobile :

 

1. Le peintre Lucero, ulcéré de devoir faire le portrait d’un homme qu’il méprise ; de plus, le scandale que ne manquera pas de susciter cette affaire pourrait lui être commercialement très profitable ;

 

2. Michard : autrefois Madame Gormas mère invita le petit Félicien à passer des vacances avec son fils ; depuis, le pauvre garçon n’a jamais cessé d’être humilié par l’acteur qui dispose de lui sans aucune vergogne ;

 

3. Le comte de Châteauneuf, qui est apiculteur, et dont on sait qu’il a voué une haine mortelle à la famille Gormas, car Gatien Gormas, président du Comité de salut public de Beaugency, a fait guillotiner Eudes de Châteauneuf en 1793.

 

4. Le marchand de tableaux Gromeck, à la fois par jalousie et pour des raisons publicitaires ;

 

5. Lise Gromeck, qui n’a jamais pardonné à Gormas de lui avoir préféré l’actrice italienne Angelina di Castelfranco ;

 

6. Et enfin Gormas lui-même : acteur comblé, mais producteur incompétent et malchanceux, il est en fait totalement ruiné et n’est pas parvenu à obtenir l’aval bancaire indispensable au financement de sa dernière superproduction : un suicide déguisé en assassinat est le seul moyen pour lui de quitter dignement la scène tout en laissant à ses enfants, par le jeu d’une importante assurance-vie, un héritage à la hauteur de leurs ambitions. Fin du quatrième épisode.

(Extrait CH. XXXIV, Escaliers, 4)

 

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