Histoire de l’archéologue trop confiant dans les légendes, 2

 Fernand de Beaumont fut un archéologue dont l’ambition égala celle de Schliemann. Il entreprit de retrouver les traces de cette cité légendaire que les Arabes appelaient Lebtit et qui aurait été leur capitale en Espagne. Personne ne contestait l’existence de cette ville, mais la plupart des spécialistes, qu’ils fussent hispanisants ou islamisants, s’accordaient pour l’assimiler, soit à Ceuta, en terre africaine, en face de Gibraltar, soit à Jaén, en Andalousie, au pied de la Sierra de Magina. Beaumont refusait ces identifications en s’appuyant sur le fait qu’aucune des fouilles pratiquées à Ceuta ou à Jaén n’avait mis en évidence certaines des caractéristiques que les récits attribuaient à Lebtit. On y parlait en particulier d’un château « dont la porte à deux battants ne servait ni pour entrer ni pour sortir. Elle était destinée à rester fermée. Chaque fois qu’un roi mourait et qu’un autre roi héritait de son auguste trône, il ajoutait de ses mains une nouvelle serrure à la porte. À la fin il y eut vingt-quatre serrures, une pour chaque roi ». Il y avait sept salles dans ce château. La septième « était si longue que le plus habile archer tirant du seuil n’aurait pu planter sa flèche dans le mur du fond ». Dans la première, il y avait des « figures parfaites » représentant des Arabes « sur leurs rapides montures, chevaux ou chameaux, avec leurs turbans flottant sur l’épaule, le cimeterre accroché par des courroies et la lance en arrêt dans la main droite ».

Beaumont appartenait à cette école de médiévistes qui s’est elle-même qualifiée de « matérialiste » et qui amena, par exemple, un professeur d’histoire religieuse à éplucher les comptabilités de la chancellerie papale à seule fin de prouver que la consommation, dans la première moitié du XIIe siècle, de parchemin, de plomb et de ruban sigillaire, avait à ce point dépassé la quantité correspondant au nombre de bulles officiellement déclarées et enregistrées que, même en tenant compte d’un éventuel coulage et d’un vraisemblable gâchis, il fallait en déduire qu’un nombre relativement important de bulles (il s’agissait bien de bulles, et non de brefs, car seules les bulles sont scellées avec du plomb, les brefs étant fermés à la cire) étaient restées confidentielles, sinon même clandestines. D’où cette thèse, justement célèbre en son temps, sur Les Bulles secrètes et la question des anti-papes, qui éclaira d’un jour nouveau les rapports d’Innocent II, d’Anaclet II et de Victor IV.

D’une manière à peu près analogue, Beaumont démontra qu’en prenant comme référence, non le record du monde de 888 mètres établi par le sultan Sélim III en 1798, mais les performances remarquables certes mais non exceptionnelles réalisées par les archers anglais à Crécy, la septième pièce du château de Lebtit se devait d’avoir une longueur d’au moins deux cents mètres et, compte tenu de l’inclinaison du tir, une hauteur qui pouvait difficilement être inférieure à trente mètres. Ni les fouilles de Ceuta, ni les fouilles de Jaén, ni aucune autre, n’avaient décelé de salle ayant les dimensions requises, ce qui permit à Beaumont d’affirmer que « si cette cité légendaire puise ses sources dans quelque forteresse probable, ce n’est pas en tout cas dans l’une de celles dont nous connaissons aujourd’hui les vestiges ».

Au-delà de cet argument purement négatif, un autre fragment de la légende de Lebtit parut devoir fournir à Beaumont une indication sur l’emplacement de la citadelle. Sur le mur inaccessible de la salle des archers était, diton, gravée une inscription qui disait : « Si un Roi ouvre jamais la porte de ce Château, ses guerriers se pétrifieront tels les guerriers de la première salle et les ennemis dévasteront ses royaumes. » Beaumont vit dans cette métaphore une transcription des secousses qui disloquèrent les Reyes de taifas et déclenchèrent la Reconquista. Plus précisément selon lui, la légende de Lebtit décrivait ce qu’il appelait « la débâcle cantabrique des Maures » c’est-à-dire la bataille de Covadonga au cours de laquelle Pélage défit l’émir Alkhamah avant de se faire couronner, sur le champ de bataille, roi des Asturies. Et c’est à Oviedo même, au centre des Asturies, qu’avec un enthousiasme qui lui valut l’admiration de ses pires détracteurs, Fernand de Beaumont décida d’aller chercher les restes de la forteresse légendaire.

Les origines d’Oviedo étaient confuses. Pour les uns c’était un monastère que deux moines avaient bâti afin d’échapper aux Maures ; pour d’autres, une citadelle wisigothique ; pour d’autres encore, un ancien oppidum hispano-romain appelé tantôt Lucus asturum, tantôt Ovetum ; pour d’autres enfin, c’était Pélage lui-même, que les Espagnols appellent Don Pelayo et dont ils font l’ancien porte-lance du roi Rodrigue à Jerez, tandis que les Arabes l’appellent Belaï el-Roumi parce qu’il serait de descendance romaine, qui aurait fondé la ville. Ces hypothèses contradictoires favorisaient les arguments de Beaumont : pour lui, Oviedo était cette Lebtit fabuleuse, la plus septentrionale des places fortes maures en Espagne, et par là même le symbole de leur domination sur toute la péninsule. Sa perte aurait marqué la fin de l’hégémonie islamique en Europe occidentale et c’est pour affirmer cette défaite que Pélage victorieux s’y serait installé.

Les fouilles commencèrent en 1930 et durèrent plus de cinq ans. La dernière année, Beaumont reçut la visite de Bartlebooth qui était venu non loin de là, à Gijón, elle aussi ancienne capitale du roi des Asturies, pour y peindre la première de ses marines.

Quelques mois plus tard Beaumont revint en France. Il rédigea un rapport technique de 78 pages concernant l’organisation des fouilles, proposant notamment pour l’exploitation des résultats un système de dépouillement fondé sur la classification décimale universelle qui reste un modèle du genre. Puis, le 12 novembre 1935, il se suicida.

(Extrait, CH. II, Beaumont, 2)

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