Histoire du bourrelier, de sa sœur et de son beau-frère, 73

chapitre 73 histoire du bourrelier, soeur, etc

Histoire du bourrelier

de sa soeur et de son beau-frère

Fils d’un pisciculteur de Saint-Quentin, Massy n’avait pas toujours été bourrelier. À seize ans, alors qu’il était enapprentissage à Levallois, il s’était inscrit dans un club sportif et s’y était révélé d’emblée un cycliste exceptionnel : bon grimpeur, vite au sprint, merveilleux au train, récupérant admirablement, sachant d’instinct quand et qui il fallait attaquer, Massy avait l’étoffe d’un de ces géants de la route dont les exploits illustrent l’âge d’or du cyclisme ; à vingt ans, à peine passé professionnel, il le manifesta avec éclat : dans l’avant-dernière étape, Ancône-Bologne, du Tour d’Italie 1924, sa première grande épreuve, il déclencha entre Forli et Faenza une échappée, démarrant avec une telle ardeur que seuls Alfredo Binda et Enrici purent s’accrocher à sa roue : Enrici y assura sa victoire finale et Massy lui-même une très honorable cinquième place.

Un mois plus tard, dans son premier et dernier Tour de France, Massy faillit renouveler avec encore plus de bonheur sa performance et dans la dure étape Grenoble- Briançon manqua ravir à Bottechia qui l’avait conquis dès la première journée, le maillot jaune. Avec Leducq et Magne, qui faisaient comme lui leur premier Tour de France, ils s’échappèrent au pont de l’Aveynat et dès la sortie de Rochetaillée avaient semé le peloton. Leur avance ne cessa de s’accentuer dans les cinquante kilomètres qui suivirent : trente secondes à Bourg-d’ Oisans, une minute à Dauphin, deux à Villar-d’Arène, au pied du Lautaret. Galvanisés par la foule qui s’enthousiasmait de voir enfin des Français menacer l’invincible Bottecchia, les trois jeunes coureurs franchirent le col avec plus de trois minutes d’avance : il ne leur restait plus qu’à se laisser triomphalement descendre jusqu’à Briançon ; quel que soit par ailleurs le classement de l’étape, il suffisait que Massy conserve les trois minutes d’avance qu’il avait prises à Bottecchia pour passer en tête du classement général : mais à vingt kilomètres de l’arrivée, juste avant Monêtier-les-Bains, il dérapa dans un virage et fit une chute, pour lui sans gravité, mais désastreuse pour sa machine : la fourche cassa net. Le règlement interdisait alors aux coureurs de changer de vélo au cours d’une étape, et le jeune champion dut abandonner.

La fin de sa saison fut lamentable. Son directeur d’équipe, qui avait une foi quasi illimitée dans les possibilités de son poulain, parvint à le convaincre, alors qu’il parlait tout le temps d’abandonner à jamais la compétition, que sa malchance dans le Tour avait provoqué chez lui une véritable phobie de la route et le persuada de se convertir à la piste.

Massy pensa d’abord aux Six-Jours et à cet effet contacta le vieux pistard autrichien Peter Mond dont l’équipier habituel, Hans Gottlieb, venait de se retirer. Mais Mond venait juste de signer avec Arnold Augenlicht et Massy décida alors, sur les conseils de Toto Grassin, de se lancer dans le demi-fond : de toutes les disciplines cyclistes, c’était alors la plus populaire et des champions comme Brunier, Georges Wambst, Sérès, Paillard ou l’américain Walthour, étaient littéralement adulés par les foules dominicales qui emplissaient le Vel d’Hiv, Buffalo, la Croix de Berny ou le Parc des Princes. La jeunesse et l’enthousiasme de Massy firent merveille et le quinze octobre 1925, moins d’un an après ses débuts dans la spécialité, le nouveau stayer battit à Montlhéry le record du monde de l’heure en parcourant 118,75 kilomètres derrière la grosse moto de son entraîneur Barrère équipée pour la circonstance d’un coupe-vent élémentaire. Le Belge Léon Vanderstuyft, quinze jours auparavant, tiré sur la même piste par Deliège avec un coupe-vent un peu plus important, n’avait atteint que 115,098 kilomètres.

Ce record qui, en d’autres circonstances, aurait pu inaugurer une carrière prodigieuse de pistard ne fut malheureusement qu’une apothéose triste et sans lendemain. Massy était alors en effet, et depuis seulement six semaines, soldat de deuxième classe au premier régiment du Train à Vincennes, et s’il avait pu obtenir une permission spéciale pour sa tentative, il ne put réussir à la faire déplacer in extremis lorsqu’un des trois juges exigés par la Fédération Internationale de Cyclisme se décommanda deux jours avant la date prévue.

Sa performance ne fut donc pas homologuée. Massy se battit tant qu’il put, ce qui ne fut pas facile du fond de sa caserne, malgré l’appui spontané que lui apportèrent, non seulement ses camarades de chambrée pour qui il était évidemment une idole, mais ses supérieurs et jusqu’au colonel commandant la garnison, qui provoqua même une intervention à la Chambre des députés du ministre de la Guerre, lequel n’était autre que Paul Painlevé.

La Commission internationale d’Homologation resta de recommencer sa tentative dans des conditions réglementaires. Il reprit son entraînement avec acharnement et confiance et en décembre, lors de sa seconde tentative, impeccablement tiré par Barrère, battit son propre record en parcourant dans l’heure 119,851 kilomètres. Mais cela ne l’empêcha pas de descendre de machine en hochant tristement la tête : une quinzaine de jours auparavant, Jean Brunier, derrière la moto de Lautier, avait fait 120,958 kilomètres, et Massy savait qu’il ne l’avait pas battu.

Cette injustice du sort qui le privait à jamais de voir son nom figurer au palmarès alors qu’il avait, en tout état de cause, été recordman du monde de l’heure du 15 octobre au 14 novembre 1925, démoralisa tellement Massy qu’il décida de renoncer complètement au cyclisme. Mais il commit alors une grave erreur : à peine libéré de son service militaire, au lieu de se chercher une occupation loin de la foule déchaînée des vélodromes, il devint pacemaker, c’est-à-dire entraîneur, d’un tout jeune stayer, Lino Margay, un Picard opiniâtre et increvable qui par admiration pour les prouesses de Massy avait choisi comme spécialité le demi-fond, et était venu spontanément se placer sous son égide.

Le métier de pacemaker est un métier ingrat. Bien cambré sur sa grosse moto, les jambes bien verticales, les avant-bras collés au corps pour fournir le meilleur abri possible, il tire le stayer et dirige sa course de manière à lui imposer le minimum d’efforts tout en essayant de se placer dans des conditions favorables pour attaquer tel ou tel adversaire. Dans cette position terriblement fatigante où presque tout le poids du corps porte sur l’extrémité du pied gauche, et qu’il doit conserver pendant une heure ou une heure et demie sans remuer un bras ou une jambe, le pacemaker voit à peine son stayer et ne peut pratiquement pas, à cause du rugissement des machines, recevoir des messages de lui : tout au plus peut-il lui communiquer, au moyen de brefs signes de tête dont la signification est convenue d’avance, qu’il va accélérer, ralentir, monter aux balustrades, plonger à la corde, ou passer tel adversaire. Le reste, l’état de fraîcheur du coureur, sa combativité, son moral, il doit le deviner. Le coureur et son entraîneur doivent par conséquent ne faire qu’un, raisonner et agir ensemble, procéder en même temps à la même analyse de la course et en tirer aux mêmes instants les mêmes conséquences : celui qui est surpris a perdu : l’entraîneur qui laisse une moto adverse venir se placer de manière à lui casser le vent ne pourra pas éviter que son coureur ne décroche ; le coureur qui ne suit pas son entraîneur lorsque celui-ci accélère dans un virage pour attaquer un concurrent, s’asphyxiera en essayant de coller de nouveau au rouleau ; dans les deux cas, le coureur perdra en quelques secondes toutes ses chances de gagner.

Dès le début de leur association, il fut clair pour tous que Massy et Margay formeraient un tandem modèle, une de ces équipes dont on cite encore en exemple la parfaite homogénéité, à l’instar de ces autres couples célèbres que furent dans les années vingt à trente, à la grande époque du demi-fond, Lénart et Pasquier aîné, De Wied et Bisserot, ou les Suisses Stampfli et d’Entrebois. Pendant des années, Massy mena Margay à la victoire dans tous les grands vélodromes d’Europe. Et longtemps, quand il entendait le public des pelouses et des gradins applaudir Lino à tout rompre et se lever en scandant son nom dès qu’il apparaissait sur la piste dans son maillot blanc à bandes violettes, quand il le voyait, vainqueur, grimper sur le podium pour recevoir ses médailles et ses bouquets, il n’en éprouvait que joie et fierté.

Mais bientôt ces acclamations qui ne s’adressaient pas à lui, ces honneurs qu’il aurait dû connaître et dont un sort inique l’avait privé, provoquèrent en lui un ressentiment de plus en plus tenace. Il se mit à haïr ces foules hurlantes qui l’ignoraient et adoraient stupidement ce héros du jour qui ne devait ses victoires qu’à son expérience à lui, sa volonté, sa technique, son abnégation. Et comme s’il avait eu besoin pour se confirmer dans sa haine et dans son mépris de voir son poulain accumuler les triomphes, il en vint à lui demander de plus en plus d’efforts, prenant de plus en plus de risques, attaquant dès le départ, et menant de bout en bout la course à une moyenne d’enfer. Margay suivait, dopé par l’inflexible énergie de Massy pour qui aucune victoire, aucun exploit,aucun record ne semblaient jamais suffire. Jusqu’au jour où, ayant poussé le jeune champion à s’attaquer à son tour à ce record du monde de l’heure dont il avait été le méconnu détenteur, Massy lui imposa, sur la terrible piste du Vigorelli de Milan, un train si fort et des temps de passage tellement serrés que l’inévitable finit par se produire : mené à plus de cent kilomètres à l’heure, Margay décolla dans un virage et, pris dans un remous, perdit l’équilibre, tombant sur plus de cinquante mètres.

Il ne mourut pas, mais quand il sortit de l’hôpital, six mois plus tard, il était atrocement défiguré. Le bois de la piste lui avait arraché toute la moitié droite du visage : il n’avait plus qu’une oreille et plus qu’un oeil, plus de nez, plus de dents, plus de mâchoire inférieure. Tout le bas de sa figure était un horrible magma rosâtre agité de tremblements irrépressibles ou au contraire figé dans des rictus innommables.

À la suite de l’accident, Massy avait enfin renoncé définitivement au cyclisme et repris le métier de bourrelier qu’il avait appris et exercé alors qu’il n’était encore qu’amateur. Il avait racheté la boutique de la rue Simon- Crubellier — son prédécesseur, le marchand de cannes à pêche, que le Front Populaire avait enrichi, s’installait rue Jouffroy dans un local quatre fois plus grand — et il partageait avec sa jeune soeur Josette l’appartement du rez-de-chaussée. Tous les jours à six heures il allait voir Lino Margay à Lariboisière et il le recueillit chez lui à sa sortie de l’hôpital. Son sentiment de culpabilité était inextinguible et lorsque, quelques mois plus tard, l’ancien champion lui demanda la main de Josette, il fit tant et si bien qu’il réussit à persuader sa soeur d’épouser ce monstre larvaire.

Le jeune couple s’installa à Enghien dans un pavillon au bord du lac. Margay louait aux estivants et aux curistes des chaises longues, des barques et des pédalos. Le bas du visage constamment emmitouflé dans un grand cachecol de laine blanche, il parvenait à peu près à dissimuler son insupportable hideur. Josette tenait la maison, faisait les courses et le ménage, ou cousait à la machine dans une lingerie où elle avait demandé à Margay de ne jamais entrer.

Cet état de choses ne dura pas dix-huit mois. Un soir d’avril mille neuf cent trente-neuf, Josette revint chez son frère, le suppliant de la libérer de cet homme à tête de ver qui était devenu pour elle un cauchemar de chaque seconde.

Margay n’essaya pas de retrouver, revoir ou reprendre Josette. Quelques jours plus tard, une lettre arriva chez le bourrelier : Margay comprenait trop bien ce que Josette endurait depuis qu’elle s’était sacrifiée pour lui et il implorait son pardon ; tout aussi incapable de lui demander de revenir que de pouvoir s’accoutumer à vivre sans elle, il préférait partir, s’expatrier, espérant trouver dans quelque contrée lointaine une mort qui le délivrerait.

La guerre survint. Réquisitionné par le S.T.O. Massy partit en Allemagne travailler dans une usine de chaussures et, dans la boutique de bourrellerie, Josette installa un atelier de couture. Dans ces périodes de pénurie où les almanachs recommandaient de renforcer ses chaussures de semelles taillées dans des épaisseurs de papier journal ou de vieux morceaux de feutre hors d’usage, et de détricoter les vieux pullovers pour en tricoter de nouveaux, il était de règle de faire retailler les vieux vêtements et elle ne manqua pas de travail. On pouvait la voir, assise près de la fenêtre, récupérant des épaulettes et des doublures, retournant un manteau, taillant un caraco dans un vieux coupon de brocart ou, agenouillée aux pieds de Madame de Beaumont, marquant à la craie l’ourlet de sa jupe-culotte confectionnée dans un pantalon de tweed ayant appartenu à son défunt mari.

(Extrait, CH. LXXIII, Marcia 5)

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