Histoire de l’archiviste espagnol, 80

Mais la seconde communication était plus sensationnelle encore. Elle s’intitulait New Insights into Early Denomination of America et avait pour auteur un archiviste espagnol, Juan Mariana de Zaccaria, qui travaillait à La Havane, à la Maestranza, sur une collection de presque vingt mille cartes dont un bon nombre provenait du fort de Santa Catalina, et qui y avait trouvé un planisphère daté de 1503 sur lequel le nouveau continent était explicitement désigné sous le nom de TERRA COLUMBIA !

Lorsque le président de la séance, le vieux lord Smighart Colquhoun of Darroch, Secrétaire perpétuel de la Caledonian Society, dont le flegme imperturbable ne fut jamais autant apprécié, parvint enfin à faire s’éteindre les exclamations de stupeur, d’enthousiasme, d’incrédulité et de bonheur qui faisaient résonner les voûtes austères du grand amphithéâtre de l’Old College, et que revint dans la salle un calme relatif plus compatible avec la dignité, l’impartialité et l’objectivité dont un véritable savant ne devrait jamais se départir, Zaccaria put reprendre son exposé et faire circuler dans l’assistance survoltée desphotographies montrant le planisphère en entier ainsi qu’un agrandissement du fragment — passablement détérioré — où les lettres

TE   RA  COI      B    I    A

bordaient sur quelques centimètres une représentation sommaire mais indéniablement reconnaissable d’une large portion du Nouveau Monde : l’Amérique centrale, les Antilles, les côtes du Venezuela et de la Guyane.

Zaccaria fut le héros du jour et des correspondants du Scotsman, du Scottish Daily Mail, du Scottish Daily Express de Glasgow et du Press and Journal d’Aberdeen, sans oublier bien sûr le Times et le Daily Mail, se chargèrent de répandre la nouvelle dans le monde entier. Mais quelques semaines plus tard, alors que Zaccaria, de retour à La Havane, mettait la dernière main à l’article qu’il avait promis à l’American Journal of Cartography dans lequel le précieux document, reproduit in extenso, serait encarté en dépliant, il reçut une lettre qui émanait d’un nommé Florentin Gilet-Burnachs, conservateur au Musée de Dieppe : le hasard lui avait fait ouvrir un numéro du Moniteur Universel et il y avait lu un compte rendu fourni du congrès et tout particulièrement de l’exposé de Zaccaria, accompagné d’une description du fragment endommagé sur lequel l’archiviste s’était fondé pouraffirmer que le Nouveau Monde avait, en 1503, été nommé COLOMBIE.

Citant au passage un certain Monsieur de Cuverville (« l’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’historien »), Florentin Gilet-Burnachs, tout en appréciant la brillance de la communication de Zaccaria, se demandait si la révélation, pour ne pas dire la révolution, qu’elle contenait n’aurait pas dû être passée au crible d’une critique impitoyable. Certes, la tentation était forte de traduire.

COI         B    I    A

par

COLUMB    I    A

et cette interprétation traduisait bien le sentiment général : en retrouvant une carte où les Indes Occidentales étaient baptisées COLOMBIE, géographes et historiens avaient l’impression de réparer une erreur historique ; depuis des siècles, le monde occidental faisait grief à Améric Vespuce d’avoir usurpé le nom que Christophe Colomb aurait dû donner aux terres qu’il avait le premier explorées : en navigateur gênois et mettre fin à près de quatre siècles d’injustice.

Mais, rappelait le conservateur, dans le dernier quart du quinzième siècle, des dizaines de navigateurs, des Cabot aux Cabral, de Gomes à Verrazano, cherchèrent par l’ouest la route des Indes, et — c’est là qu’il voulait en venir — une solide tradition dieppoise, active jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, attribuait la découverte de « l’Amérique » à un navigateur de Dieppe, Jean Cousin, dit Cousin le Hardy, qui aurait visité les Antilles en 1487-1488, cinq ans avant le Génois. Le Musée de Dieppe, héritier d’une partie des cartes dressées sur l’ordre de l’armateur Jean Ango, et qui firent de l’École dieppoise de cartographie, avec Desceliers et Nicolas Desliens, l’une des meilleures de son siècle, possédait précisément une carte datée de 1521, c’est-à-dire sensiblement postérieure à la carte de la Maestranza, sur laquelle le golfe du Honduras — le « golfe profond » de Christophe Colomb — était appelé MARE CONSO, abréviation évidente de MARE CONSOBRINIA, la mer de ou du Cousin (et non pas, comme l’avait stupidement soutenu Lebrun-Brettil, MARE CONSOLATRIX).

Ainsi, poursuivait impitoyablement Florentin Gilet- Burnachs, ce

COI       B    I    A

que Zaccaria lisait

COLUMB    I    A

pouvait mieux encore, du point de vue de l’écartement des trois dernières lettres, se lire

CONSOBRINIA

En conclusion, le conservateur suggérait à Zaccaria de s’assurer soigneusement de la provenance de la carte de 1503. Si elle était de facture portugaise, espagnole, génoise ou vénitienne, le

COI       B    I    A

pouvait effectivement désigner Colomb, même si celui-ci avait imposé le mot INDIA. En tout cas, cela ne pouvaitdésigner Jean Cousin, dont la renommée ne s’était fortement établie qu’à Dieppe même et qui se voyait opposer dès Le Tréport, Saint-Valéry-en-Caux, Fécamp, Etretat et Honfleur des marins tout aussi hardis ayant à qui mieux mieux ouvert les routes nouvelles. Si par contre la carte provenait de l’Ecole dieppoise — cela se vérifierait aisément par la présence d’un monogramme agrémenté d’un petit d au centre d’une des roses des vents — c’était bien de TERRA CONSOBRINIA qu’il s’agissait.

Si, ajoutait enfin Gilet-Burnachs dans un post-scriptum le monogramme était fait de deux R entrelacés, cela voudrait dire que le planisphère était l’oeuvre de Renaud Régnier, un des premiers cartographes de l’École, qui passait pour avoir effectivement accompagné Jean Cousin dans un de ses voyages. Ce même Renaud Régnier avait, quelques années plus tard, vers 1520, dressé une carte de la côte nord-américaine, et, par une coïncidence extraordinaire, avait baptisé TERRA MARIA la terre qui, un siècle plus tard, allait, à cause d’Henriette-Marie de France, fille de Henri IV et femme de Charles Ier d’Angleterre, s’appeler MARYLAND.

Zaccaria était un géographe honnête. Il aurait pu négliger la lettre de Gilet-Burnachs, ou profiter du mauvais état général du planisphère pour détruire toute possibilité d’identifier ses origines et affirmer ensuite au conservateur de Dieppe que c’était une carte espagnole et que ses critiques ne tenaient pas. Mais il vérifiaconsciencieusement qu’il s’agissait bien d’une carte de Renaud Régnier, en informa son correspondant, et proposa une mise au point rédigée en commun et signée de leurs deux noms, qui mettrait un terme à cet épineux problème de toponymie. L’article parut en 1888 dans la revue Onomastica mais son retentissement fut infiniment moindre que celui qu’avait connu la communication au troisième congrès.

 (Extrait CH. LXXX, Bartlebooth, 3)

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